Silvia Neri : C'est intéressant, car l'art contemporain regroupe une diversité de recherches vraiment variées. Leurs travaux sont captivants, vraiment. Ce que je veux dire, c'est que, tu sais, personne n'a jamais écrit en disant : « J'ai vu toutes les ombres, c'était magnifique. » Je ne sais pas si ça t’est déjà arrivé.
Sandrine Métriau : Ah non, pas à ce point-là, non. Je n'ai jamais suscité ce genre de réaction. J’avais présenté la grande installation, celle intitulée …. nuage?
SN: Personne n’a jamais rien écrit à ce sujet ?
SM: À l'époque, non. Mais après avoir publiée la photo de l’oeuvre sur les réseaux, j’ai eu des retours. Il y a eu une artiste qui m'a contactée pour me demander de contribuer à la création de la scénographie de son concert : en effet, elle avait vu ce nuage, et cela lui évoquait quelque chose de poétique, en lien avec l'atmosphère qu'elle recherchait. Cependant, pour le nuage en lui-même, pas vraiment de réactions directes. Mais au final, je n’étais pas sur place au moment de la représentation pour recueillir les impressions. Mais c’est toujours pareil : plus une œuvre circule, plus elle est connue, et plus elle suscite des réactions positives.
SN : Oui. En fait, on est convaincus que cela a de la valeur.
SM : Exactement. C'est une question de valeur.
SN : Après, il y a des gens qui visitent une exposition parce qu'ils se sentent un peu obligés de le faire, mais parfois, ça ne leur parle pas. Par exemple, Jeff Koons. Tout le monde trouve son travail fascinant parce que tout le monde dit que c'est beau, mais pour moi, ça devient répétitif.
SM : Oui, c'est vrai. Ça ne te fait rien, finalement, c'est juste un objet.
Emilio Chiofalo : Moi, je l'ai vu il y a 20 ans, et même si ce n'est pas mon style, je dois admettre que ce n'est pas inintéressant. Ce n’est pas inintéressant, non.
SM : Il y a une différence entre trouver quelque chose d'intéressant et y être sensible. Tu peux t'intéresser à quelque chose sans pour autant être touché.
EC : C'est impressionnant par la taille, mais...
SN : Oui, c'est immense. Quand j'ai vu l'exposition de Jeff Koons en 2014, à Pompidou, j'avais envie de toucher les œuvres. Elles semblaient tellement intrigantes.
EC : Parce que c'est du métal.
SN : Oui, c'est fascinant. Quand tu vois les sculptures, tu n'imagines pas à quel point elles sont froides au toucher. Tu penses à un ballon léger, mais en réalité, c’est du métal rigide et froid.
EC : C'est de l'acier inoxydable.
SM : C'est ça qui est intéressant dans son travail. Il joue sur ce contraste entre la légèreté apparente de l'objet et sa réalité physique, dure et froide. Ça doit peser une tonne, alors qu’il représente quelque chose de léger, un simple ballon.
EC : C'est ce qui est fascinant. C'est un objet banal, un ballon, mais fabriqué avec un niveau de perfection incroyable. Les artisans ont réussi à reproduire l'apparence du plastique dans du métal. Et ça te fait penser aux grandes statues équestres d’autrefois.
SN : Avec Jeff Koons, j’ai du mal à le défendre. Récemment, je suis allée avec des amis à la Place des Vosges, dans une galerie, Bel-Air. Au lieu d’avoir une œuvre de Koons, ils exposaient une imitation de mauvaise qualité d'un autre artiste. J’ai passé trois heures avec eux, et je me suis dit que c’était vraiment décevant. Quand je leur ai montré, certains trouvaient ça beau, d'autres génial. On a discuté jusqu'à 4 heures du matin, et je leur ai expliqué que ce type d’art était ennuyeux. Mais aujourd'hui, quand quelqu’un me dit que c'est ennuyeux, je ne comprends plus. C’est épuisant de défendre certaines œuvres. Il y a un moment où tu te lasses.
EC : Au début, on te critique souvent, c'est normal.
SM : Oui, c'est vrai.
Bibliographie
Bishop, Claire, Artificial Hells: Participatory Art and the Politics of Spectatorship. Verso, 2012.
Bourriaud, Nicolas, Esthétique relationnelle. Les presses du réel, 2002.
Koons, Jeff, Jeff Koons : une rétrospective. Éditions de la Réunion des musées nationaux, 2014.
Koons, Jeff, Jeff Koons: A Retrospective. Whitney Museum of American Art, 2014.
McCormick, Neil, Jeff Koons: The Critique of Consumerism. Bloomsbury, 2016.
O'Doherty, Brian. Inside the White Cube: The Ideology of the Gallery Space. University of California Press, 1999.
Rancière, Jacques, Le Partage du sensible : esthétiques et politiques. La Fabrique, 2000.
Sullivan, Edward J., Art and the City: World Art and the Urban Environment. McGraw-Hill Education, 2016.
Thompson, Nato. Living as Form: Socially Engaged Art from 1991-2011. MIT Press, 2012..
Zucker, David, “Why Is Jeff Koons So Popular?” Art Journal, vol. 74, no. 3, 2015, pp. 50-67.
Zucker, David, Contemporary Art and the Politics of Identity. Routledge, 2015.