AU-DELA DE LA BEAUTE : QUAND L’ART INTERROGE

 Silvia Neri : Pour moi, le contenu est essentiel. L’œuvre doit interroger, pas résoudre. Et l'exemple classique du « beau » reste, encore aujourd’hui, Monet.

Sandrine Métriau : Mais ça, c'est plus de l'art ou de la poésie induite, non ?

SN : Exactement, tu l’as bien dit. Les impressionnistes, dont le nom vient du mot « impression », interprètent la réalité en transmettant un sentiment, une impression. C’est un peu comme dire : "Voici mon coucher de soleil à ma manière." Mais où est le véritable contenu ? C'est ce contenu qui m'intéresse : le processus et l’idée de création. Et encore, qu'est-ce que la beauté ? Pourquoi la désirons-nous ? Est-ce que nous la cherchons vraiment ?

Virginie Hurmame : Moi, j'avais compris que l'art contemporain était justement défini par un refus de la beauté esthétique.

Emilio Chiofalo : Ah, complètement.

VH : C'est ce que j’ai compris récemment.

EC : Oui, oui, exactement. Marcel Duchamp, par exemple, avec son urinoir exposé comme une œuvre d’art, a montré que l’art contemporain est plus conceptuel. Il interroge davantage sur que ce qu’on considère comme traditionnellement "beau". Cela devient une question de contenu. Mais cela ne veut pas dire que l’art contemporain change l’intérêt qu’on porte à l’art. Cet intérêt persiste.

VH : Les expositions récentes le prouvent, en effet.

SM : Pour moi, dire que l’art contemporain refuse la beauté, c’est compliqué. Cela voudrait dire que chaque individu rejette cette notion. Mais est-ce possible d’éliminer complètement la beauté de notre conception de la vie ? Chacun a une perception de la beauté qui lui est propre, et c’est même un sujet de réflexion philosophique. On ne peut pas se passer de la beauté. Dire que l’art contemporain refuse la beauté n’est pas exact. Ce qu’on accepte, c’est que le concept et l’intention passent avant l’esthétique. Si l’esthétique est présente, tant mieux !

SN : Matthew Barney est un bon exemple. Parmi les œuvres parfois dérangeantes des années 2000, il se distingue. C’est effrayant, terrifiant même. J’ai des étudiants qui ne l’ont jamais vu. Mais au-delà de cette première impression, il y a un contenu immense. La manière dont il construit l’image dans ses vidéos, ses photos, ses œuvres... c’est presque sublime.

SM : Mais il y a toujours une dimension esthétique, non ?

SN : Bien sûr, et l’utilisation des couleurs, parfois étranges, comme le bleu clair et le rose pâle, crée une beauté terrifiante. Ce n’est pas parce que certaines œuvres dans les galeries sont perçues comme laides qu’elles manquent de contenu. Certaines œuvres soulèvent des questions sur notre perception de la beauté, surtout lorsque quelque chose est à la fois magnifique et dérangeant.

SM : Oui, il peut y avoir un choc entre les deux.

SN : Et on peut l’assumer.

SM : De plus, on peut avoir cette première approche où l’on voit l'œuvre sans en connaître l’intention. On la trouve incroyable, puis on lit l’explication et là, on se dit : « Ah oui, d’accord, il y a un sens caché. »

SN : J’adore quand ça m’arrive ! Une œuvre paraît évidente, tu penses avoir tout compris, puis en un instant, tout bascule et tu réalises que tu n’avais rien saisi. C’est magnifique, ça crée un contraste avec toutes nos certitudes.

SM : Mais parfois, ces œuvres ne sont pas créées pour être vendues. Il y a là une autre intention.

SN : C’était souvent des expériences personnelles pour ces artistes, menées avec une conviction profonde. Certains avaient un côté un peu décalé, presque maniaque, et transformaient cela en art. Mais alors, est-ce que tous les maniaques pourraient être artistes ? C’est là que l’art et la pathologie se rejoignent parfois. La frontière entre les deux est mince, mais l’art devient socialement accepté.

SM : Oui, c’est vrai. On peut très bien exposer des œuvres qui ne semblent pas esthétiques au premier regard, mais dont l’intention de création est essentielle.

SN : Je suis totalement d'accord. Hier soir, j’étais au Petit Paris, il y avait une soirée électronique et une exposition sur la modernité à Paris. Avec mes amis, on est tombé sur une photo que j’adore, un classique : la première photo de Rrose Sélavy, prise par Man Ray. Duchamp, génial comme toujours, avait créé ce personnage féminin, Rrose Sélavy. C’est extraordinaire. Dans les années 1920, un homme se transforme en femme pour créer des œuvres d’art sous une autre identité. C’est un concept brillant.

SM : Oui, je vois. Et Rrose Sélavy, ça joue sur "Eros est la vie", n'est-ce pas ?

SN : Exactement ! Mais beaucoup des œuvres les plus conceptuelles et compliquées de Duchamp sont signées Rrose Sélavy, pas Duchamp. C’est fascinant, et pour moi, c’est une obligation morale de présenter ce personnage dans une exposition sur la modernité. On ne peut pas l’ignorer.

SM : Peut-être qu’ils comptent sur des gens comme toi pour expliquer qui est Rrose Sélavy aux autres visiteurs.

SN : Peut-être, ou alors c’est pour les critiques, pour ne pas perdre la face.

VH : Ou pour rendre hommage, en effet.

SN : Oui, il y a cette idée d’obligation morale dans le choix des œuvres. On veut que le public comprenne tout ce qui est exposé, mais il faut aussi savoir contextualiser les artistes et leurs œuvres pour le grand public. C’est là que la médiation devient essentielle.

SM : Oui, la médiation, c’est avant tout expliciter les intentions derrière l’œuvre.

EC : Et c’est gratifiant quand ça marche. J’ai parfois des visiteurs sceptiques qui finissent par adorer une œuvre parce qu’on a pris le temps de leur expliquer. Ça change tout. La connaissance aide à l’appréciation.

SN : L'art contemporain, en tout cas, reste toujours un peu impénétrable. Il conserve un certain mystère pour la plupart des œuvres contemporaines. Alors, est-il nécessaire aujourd'hui d'accompagner ces œuvres d'explications ou d'un médiateur pour les éclairer ? Est-ce que le public est perdu lorsqu'on parle d'art contemporain, surtout à partir des années 80 ?

EC : Moi, je pense que oui. Je suis désolé, mais je pense que oui. Et aussi, je pense que...

SN : Est-ce que cela veut dire que l’art ne se suffit pas à lui-même ?

EC : Je pense qu'il ne s'est jamais suffi à lui-même.

SN : Je suis d'accord.

EC : Jamais. Même les œuvres de la Renaissance. Tu vois ces chefs-d'œuvre et tu te dis : "OK, c'est beau, mais il y a autre chose." Le personnage représenté est un tel, la main posée de cette manière signifie quelque chose, le regard tourné dans telle direction veut dire qu'il contemple quelque chose, peut-être quelqu'un, on ne sait pas. Donc, à un moment donné, on se dit : "L’art est ce qu’il est." Mais il est toujours ancré dans un contexte, et je suis d'accord, historiquement.

SN : Pourquoi aujourd'hui les gens ont-ils l'impression de ne pas comprendre ? Par exemple, si vous vous retrouvez devant un tableau comme La Primavera de Botticelli, beaucoup pensent que c'est simplement une scène de jardin. Mais en réalité, c'est un résumé du néoplatonisme. Si personne n'explique les symboles et les personnages, vous ne savez pas que c'est une synthèse de cette philosophie, qui était très en vogue à Florence à l'époque. Les gens admirent La Vénus ou La Primavera de Botticelli sans vraiment savoir pourquoi. Ils trouvent cela beau, et c'est déjà quelque chose.

EC : Oui, mais pas seulement.

SM : C’est aussi parce qu’on leur a dit que c’était beau.

EC : Exactement.

SM : Et qu'il y a un ancrage historique. C’est associé à cette renommée. Comment ça s'appelle, dans la capitale ?

VH : Il y a tellement de gens qui prennent des selfies devant.

SM : Oui, c’est comme pour La Joconde. La plupart des visiteurs ne connaissent rien à l'art. Ils vont au Louvre pour voir La Joconde, en ignorant les autres chefs-d'œuvre incroyables qu’ils croisent, des œuvres avec des histoires et des faits historiques fascinants. Mais ça ne les intéresse pas. Ils viennent juste pour voir ce tableau. Pourquoi ? À cause de la renommée de La Joconde.

EC : Tu connais Yves Citton ? Il était à Paris 8 et avait écrit un livre il y a deux ans, Pour une écologie de l'attention. L'attention est à la fois quelque chose d'individuel, mais aussi collectif.

SN : Oui, une écologie de l’attention.

EC : Exactement. Il expliquait qu'il existe une attention qui n'est pas seulement individuelle, propre à chaque personne, mais aussi une attention collective. Il parlait du "capital d'attention". Certaines œuvres accumulent un capital d'attention au fil du temps. Par exemple, il donnait l'exemple de La Joconde. C'est parce que des millions de personnes l'ont déjà vue que des millions d'autres continueront à venir la voir. Elle a accumulé tellement de capital d'attention que, finalement, peu importe si tu comprends ou non ce que ce tableau signifie. L'important, c'est que tant de gens s'y intéressent. C'est comme dans la rue : tu peux regarder quelque chose, moi autre chose, mais si on voit une foule autour de quelque chose, on sera curieux de savoir ce qu'il se passe. Les œuvres d’art fonctionnent de la même manière.

VH : C’est comme le désir, en fait. Tu ne désires jamais seul ; tu désires toujours ce que quelqu'un d’autre désire.

Bibliographie

Danto, Arthur C., Après la fin de l'art. Seuil, 1996.

Duchamp, Marcel, Écrits. Éditions du Centre Pompidou, 1975.

Barney, Matthew, The Cremaster Cycle. Guggenheim Museum Publications, 2002.

Deleuze, Gilles, et Félix Guattari, Qu'est-ce que la philosophie? Minuit, 1991.

Bourriaud, Nicolas,  Formes de vie: l'art moderne et l'invention de soi. Denoël, 1999.

Shusterman, Richard, Pragmatist Aesthetics: Living Beauty, Rethinking Art. Blackwell, 1992.

Badiou, Alain, Petit manuel d’inesthétique. Seuil, 1998.

Citton, Yves, Pour une écologie de l'attention. Seuil, 2014.

Rancière, Jacques, Le Spectateur émancipé. La Fabrique, 2008.

Eco, Umberto, L'œuvre ouverte. Seuil, 1965.